Faut-il vraiment être contre la peine de mort ?
Publié le 11 Septembre 2008

Le 17 janvier 2007, le Conseil des ministres a entériné le projet de loi inscrivant dans la Constitution l’interdiction de la peine de mort. Le texte précise que “nul ne peut être condamné à mort” et Jacques Chirac s'est félicité de ce qu’il considère comme une avancée importante : “Avec ce projet de loi, la France affirme dans sa Loi fondamentale son attachement solennel au respect absolu de la vie humaine, inviolable et sacrée en toutes circonstances… Cela permettra aussi à la France de poursuivre son action en faveur de l’abolition universelle, alors que 78 pays appliquent encore ce châtiment”.
En ce qui concerne le milieu évangélique français, la position largement prédominante est également celle de la société française : la peine de mort est un acte barbare et nul n’a le droit de prendre la vie d’une autre personne, quelques soient les circonstances. D’une façon ou d’une autre, les chrétiens évangéliques français auront tendance à se démarquer très facilement de leurs coreligionnaires américains en expliquant que ceux-ci ont une position erronée (non biblique) à ce sujet. On nous explique en effet que (i) Dieu a dit : “tu ne tueras point”, (ii) que la peine capitale consiste à tuer quelqu’un et donc (ccl) que Dieu interdit l’application de la peine de mort.
En est-il vraiment ainsi ? Je ne le crois pas…
I. Que signifie “tu ne tueras point” ?
Lorsqu’on regarde la Loi donnée par Dieu à Moïse qui contient le fameux “Tu ne tuera point” (Ex 20.13), on trouve pourtant un nombre non négligeable de crimes pour lesquels la punition à appliquer est la peine capitale. Ainsi en est-il du meurtre (Lv 24.17 ; Nb 35.16-21, 30-33 ; Dt 17.6), de l’adultère (Lv 20.10 ; Dt 22.21-24), de l’inceste (Lv 20.11-14), de la zoophilie (Ex 22.19 ; Lv 20.15-16), de la pratique homosexuelle (Lv 18.22 ; 20.13), du viol (Dt 22.25), du faux témoignage apporté pour accuser quelqu’un d’un crime qu’il n’a pas commis (Dt 19.16-20), du rapt (Ex 21.16 ; Dt 24.7), des débauches sexuelles de filles de prêtre (Lv 21.9), de la sorcellerie (Ex 22.18), des sacrifices humains (Lv 20.2-5), du fait de frapper ou de maudire son père ou sa mère (Ex 21.15, 17 ; Lv 20.9), de la rébellion incorrigible envers ses parents (Dt 21.18-21), du blasphème (Lv 24.11-14, 16, 23), de la fausse prophétie (Dt 13.1-10), du sacrifices à d’autres dieux (Ex 22.20) et de la rébellion contre un prêtre ou un juge (Dt 17.12).
Il est donc clair que “tu ne tueras point” ne peut pas être utilisé comme argument contre la peine capitale, puisque dans certains cas, Dieu ordonne l’application de la peine de mort. Il vaut donc mieux traduire le sixième commandement par “tu ne commettras pas de meurtre”, le meurtre étant défini comme un homocide non autorisé par la Loi de Dieu par opposition aux homicides commandés par Dieu (comme châtiment ou lors des guerres). Appliquer la peine capitale lorsque cela est approprié n’est pas une violation du sixième commandement.
II. La peine de mort est toujours applicable aujourd’hui
Certains chrétiens diront que les exemples que nous donnons sont tirés de la Loi de Moïse et donc qu’ils ne sont plus valables aujourd’hui. Nous ne sommes pas d’accord avec le fond même de cet argument (que la Loi donnée à Moïse n’a aucune applicabilité aujourd’hui), mais surtout nous pouvons produire d’autres “preuves” que la peine capitale devrait toujours être utilisée.
Ainsi, le Nouveau Testament n’abroge jamais la peine de mort ; c’est plutôt le contraire… Ainsi, Paul déclare en Actes 25.11 : “Si j’ai commis quelque injustice, ou quelque crime digne de mort, je ne refuse pas de mourir”. Ici, Paul ne dit pas que, même s’il a commis quelque chose de très mal, on ne devrait pas le condamner à mort parce que la vie humaine est sacrée. Au contraire, il considère comme tout à fait normal d’être puni de mort s’il a commis un “crime digne de mort”. Et en Romains 13, il explique à propos des autorités que “ce n’est pas pour rien” que le gouvernement civil “porte l’épée”.
Il y a une bonne raison à cela : ce que Dieu demande au gouvernement civil est quelque chose d’universel qui est ancré dans l’alliance faite avec Noé. Donc même si l’on explique que la Loi de Moïse est complètement inapplicable aujourd’hui (ce que nous contestons), cela n’enlève pas la portée universelle de l’alliance faite avec Noé, laquelle sanctionne le meurtre par la peine capitale.
La Loi de Moïse elle-même fait référence à l’alliance de Dieu avec Noé lorsqu’elle parle de la peine capitale à infliger aux meurtriers, lorsqu’en Nombre 35.31-33 il est dit que :
Vous n’accepterez point de rançon pour la vie d’un meurtrier qui mérite la mort, car il sera puni de mort. Vous n’accepterez point de rançon, qui lui permette de s’enfuir dans sa ville de refuge, et de retourner habiter dans le pays après la mort du sacrificateur. Vous ne souillerez point le pays où vous serez, car le sang souille le pays ; et il ne sera fait pour le pays aucune expiation du sang qui y sera répandu que par le sang de celui qui l’aura répandu.
L’allusion à ce que dit Dieu à Noé est ici assez claire :
Sachez-le aussi, je redemanderai le sang de votre vie, je le redemanderai à tout animal ; et je redemanderai la vie de l’homme à l’homme, à l’homme qui est son frère. Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé; car Dieu a fait l’homme à son image.
Il y a ici trois arguments en faveur de l’application de la peine de mort aux meurtriers :
- Le commandement de punir celui qui a versé le sang de l’homme en versant son sang à lui est un commandement donnée à Noé (un non-juif) au moment où Dieu scelle avec lui une alliance perpétuelle (Gn 9.16) par laquelle il s’engage à préserver le monde des hommes pour qu’ils puissent y vivre sans être détruits (Gn 9.1-17).
- La formulation du commandement en manifeste sa stricte justice : sang pour sang et vie pour vie (v.5-6).
- La justification donnée au commandement, c’est que l’homme est à l’image de Dieu et que par conséquent lorsqu’on atteint à sa vie, on atteint à l’image-même de Dieu, et que pour un crime si grave, il n’y a pas d’autre châtiment juste que la peine de mort.
Dieu a ainsi donné aux autorités le droit et le devoir d’appliquer la peine capitale pour les crimes les plus graves, dont fait partie le meurtre, afin de préserver l’ordre dans la société et afin que la justice soit rendue.
III. Quelques réponses à quelques objections.
Si nous sommes partisans de la peine de mort, nous rencontrerons principalement quatre objections.
Premièrement, il nous est demandé dans la Bible d’aimer nos ennemis et de ne pas chercher à nous venger. La réponse à cette objection, c’est que cet impératif d’aimer notre prochain, y compris ses ennemis, est donné au peuple de Dieu dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, mais que pourtant le droit d’appliquer la peine capitale se retrouve dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. Il s’ensuit qu’il n’y a pas une contradiction absolue entre le commandement donné à des individus d’aimer et le devoir donné à l’Etat d’appliquer la justice.
Deuxièmement, il pourra nous être dit que la vie humaine est sacrée que l’on soit meurtrier ou victime. Il est vrai que la Bible enseigne que la vie humaine est sacrée (parce qu’elle est à l’image de Dieu) mais elle ne dit pas que les meurtriers et les non-meurtrieurs ont un droit égal à la vie. C’est en fait tout le contraire. Il faut par ailleurs souligner que la mort n’est pas la fin absolue de l’existence humaine puisqu’il y a une vie à venir. Un meurtrier qui se repent de ses péchés et accepte Christ passera l’éternité dans la gloire. Ainsi, l’application de la peine capitale ne prive pas de façon absolue un homme de son existence.
Troisièmemement, il est souvent avancé que la peine de mort n’a pas vraiment d’effet dissuasif sur ceux qui commettent quand même des meurtres et d’autres crimes puisque certaines statistiques montreraient que le nombre de meurtres par habitants ne serait pas inférieur dans les états où l’on applique la peine de mort que dans les pays où on ne l’applique pas. A cela, nous pouvons répondre que (i) l’effet dissuasif n’est pas la raison principale pour laquelle on applique la peine de mort puisque, nous l’avons vu, ce qui détermine la punition est le principe de rétribution, i.e. de justice, et non le principe de faire des exemples ; que (ii) l’effet de dissuasion dépend de la promptitude et de la certitude d’application de la peine mais que, dans les pays occidentaux qui appliquent la peine de mort, l’exécution de la sentence n’est jamais ni sûre, ni rapide (donc finalement les statistiques sont biaisées…) ; et que (iii) Singapour est un cas intéressant où la peine de mort est appliquée et où la criminalité est significativement moins importante.
Quatrièmement, et il me semble que ce soit l’argument le plus fort contre l’application de la peine de mort, il est dit que la peine de mort qu’elle est parfois appliquée à des innocents. A cela, nous pouvons répondre, avec précaution, que l’exécution de quelques innocents, aussi déplorable que ce soit, ne prouve certainement pas que la peine de mort ne devrait jamais être utilisée. La raison pour laquelle nous pouvons nous permettre de dire ça, c’est que Dieu lui-même institua la peine capital des siècles avant les relevés d’empreintes digitales et l’utilisation des tests d’ADN. Il est presque certain que, du temps des Patriarches ainsi que sous l’administration mosaïque, il y a eu des innocents qui ont été exécutés pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis et d’autres qui ont été libérés alors qu’ils méritaient précisément cette condamnation. Pourtant, Dieu jugea que, malgré l’imperfection du système légal humain, il était tout de même bon de disposer dans l’arsenal juridique d’un châtiment capital.
Conclusion
Au final, bien sûr, le jugement humain laissera la place au jugement de Dieu. Et comme nous l’avons dit plus haut, la peine de mort n’est pas la fin absolue d’une existence. Alors, même lorsque la justice humaine se trompe terriblement, il faut se rappeler que Dieu ne commet jamais d’erreur et, qu’en fin de compte, une justice parfaite sera rendue par lui. La peine capitale n’est pas une justice parfaite ; mais elle fait partie d’un processus que Dieu a ordonné et par lequel il porte un jugement sur notre monde pécheur.
Cet article reprend librement des idées du chapitre 36 de Theology of Lordship : Doctrine of the Christian Life par John Frame.
Lu dans Blog Réformé Evangélique