LA THÉORIE POLITIQUE «RÉFORMATIONNELLE» ET LE PACTE SOCIAL 1 ère Partie
Publié le 10 Septembre 2008
Une des caractéristiques de la modernité en Occident est la montée de l'individualisme et son corrélat - la relation entre l'individu et la communauté. La séparation radicale entre l'individu et l'Etat a été considérée, dans le meilleur des mondes possibles, comme le moyen de garantir la liberté de l'individu, ses droits, ses croyances et sa vie privée, mais elle a été aussi un outil pour remodeler la société humaine au moyen de programmes imaginés par des «ingénieurs» sociaux. L'Etat est aussi considéré comme le bienfaiteur omniprésent et omnipotent qui prend en main les intérêts des citoyens.
Que ce soit dans une perspective démocratique ou dans un système totalitaire, l'Etat souverain est considéré, dans les deux cas, comme l'acteur agissant pour le bien public. Dans la perspective démocratique, le pouvoir est considéré comme étant assumé par des institutions politiques qui représentent le peuple dont elles ont reçu un pouvoir par délégation; dans le second cas, ceux qui détiennent le pouvoir estiment qu'ils savent ce qu'il faut faire pour le bien de tous. Les deux systèmes sont tributaires, en quelque sorte, de la pensée du Français Jean Bodin (1529-1596), un contemporain de Jean Calvin qui, dans son Six livres de la République (1576), a énoncé le principe de la souveraineté indivisible de l'Etat, qui est devenu le fondement des systèmes étatiques modernes et de la centralisation du pouvoir. «L'Etat de Bodin est étonnamment moderne, dans son caractère séculier. En revanche, c'est un Etat autoritaire. Au centre de sa construction se trouve la notion de souveraineté, de pouvoir absolu de faire la loi ‹sans le consentement des sujets›. Elle est perpétuelle et dépasse donc la personne du roi, indivisible et absolue.»2
Il n'est pas, dans mon propos, d'engager une longue discussion sur la politique en elle-même, domaine qui est en dehors de ma compétence. Je voudrais seulement indiquer que la politique politicienne n'est pas la seule façon d'envisager l'exercice du pouvoir dans une société et que ses conséquences peuvent être désagréables pour les gouvernés. Si le totalitarisme présente des dangers qui n'ont pas besoin d'être commentés, le modèle démocratique des pays libéraux en Occident a des inconvénients, dont le moindre n'est pas la désillusion quasi généralisée vis-à-vis de la politique politicienne.
La centralisation a été un moteur de gouvernement et de développement d'une politique cohérente favorisant la structuration et l'organisation des sociétés modernes, le développement de la liberté individuelle dans le cadre de la loi, avec l'élection d'un gouvernement représentatif. Cependant, la souveraineté indivisible de l'Etat réifié a aussi contribué à la mise en place d'unités monolithiques, de bureaucraties tentaculaires, de politiques impersonnelles et suscité la pensée que le pouvoir a raison.
A la fin de l'ère moderne, il est généralement reconnu qu'un retour en arrière est aussi indésirable qu'impensable, mais les problèmes soulevés par la puissance de l'Etat souverain indivisible et réifié ne peuvent être ignorés, non seulement à cause de leurs solutions historiques, mais aussi à cause de leurs incidences culturelles récentes.
Ces problèmes peuvent paraître insolubles à l'heure actuelle. Nous nous bornerons à remarquer que la notion de pouvoir centralisé suscite des questions relatives à la sauvegarde de la liberté individuelle. Le grand perdant du développement de la centralisation étatique a été le fédéralisme des structures sociales complémentaires3, c'est-à-dire en pratique les institutions intermédiaires entre l'Etat et l'individu, toutes les formes de vie associative non gouvernementale, y compris la famille et l'Église. Ces formes intermédiaires de la vie culturelle et sociale ont peu à peu perdu de leur influence, de leur vitalité et de leur indépendance. C'est particulièrement le cas en France, une République fortement centralisée comme le montrent, par exemple, les débats sur la laïcité.
Dans le cadre de l'Europe «émergente», la question du fédéralisme ne pourra guère être évitée4. Même si la souveraineté de l'Etat n'est pas contestée, l'exercice d'une souveraineté absolue est problématique. On le voit, de façon très nette, dans nos sociétés multiculturelles aux multiples éthiques, ce qui est vivement ressenti par les minorités. La circulation de l'information par le net, la puissance des multinationales, les identités ethniques et religieuses, les mouvements de populations, l'influence des groupes militants sont autant de problèmes pour les tenants de la centralisation et du contrôle.
L'époque est peut-être propice pour reconsidérer la notion de fédéralisme en tant qu'expression non pyramidale des structures d'autorité, dans une société au sein de laquelle les notions d'association et de consensus, qui prévalent dans les activités socioculturelles, prennent toute leur importance. Dans le cadre de notre réflexion sur le thème «Protestantisme et Libertés», il est intéressant de considérer la contribution importante, mais souvent oubliée, de la pensée de la Réforme protestante. Celle-ci a cherché à développer une vision de la vie sociale et politique fondée sur les notions d'alliance et de consensus, c'est-à-dire d'accords mutuellement consentis5.
Cette approche pourrait permettre de retenir quelques-unes des leçons utiles du passé et de favoriser une réflexion, d'une part, sur l'exercice équilibré de l'autorité dans la société, en termes de consensus, et, d'autre part, sur l'importance des institutions médiatrices entre l'Etat et l'individu. Les développements ci-après présenteront, principalement, la pensée de Jean Calvin et celle de l'un de ses héritiers allemands, Johannes Althusius.
«Calvin était le promoteur de la notion moderne des droits. Il a anticipé, dans sa pensée, les contours du gouvernement républicain moderne… Il a pris position contre les abus de pouvoir en son temps et il a lutté avec le problème du droit à la révolte.»6
Ces affirmations étonnent ceux qui n'ont retenu de Calvin que la pseudo «théocratie genevoise» ou le «cas Servet». Genève n'a été, en aucun sens du terme, un Etat théocratique, comme André Biéler l'a démontré de façon convaincante7. Ceux qui utilisent ce terme le font souvent sans savoir le définir et veulent seulement exprimer une opposition radicale entre le sacré et le profane; autrement dit, à titre d'illustration, par une opposition entre une société laïque et une société dominée par l'Église (de Rome). Pendant bien des années, Calvin n'a même pas été citoyen de la ville de Genève et, durant toute sa vie, il a lutté en faveur de la séparation des pouvoirs de l'Église et l'Etat8. Partout où le calvinisme a été influent, des libertés nouvelles ont été octroyées. Le Néerlandais du XIXe siècle Groen van Prinsterer a pu dire que «le calvinisme est le berceau et le garant de nos libertés constitutionnelles», affirmation très étonnante pour un Français républicain, aux yeux de qui la religion est très souvent synonyme d'oppression9.
Quels sont les traits de la pensée de Calvin dans ce domaine? On peut, semble-t-il, discerner deux axes de réflexion sous forme de questions. En premier lieu, où peut-on situer la source de l'autorité et comment celle-ci s'exprime-t-elle dans la vie des êtres humains? En deuxième lieu, quel est, pour Calvin, un bon gouvernement et comment celui-ci exerce-t-il son pouvoir?
La réponse à la première question, à l'époque de Calvin, a été formulée en termes de rapport entre l'Église et le pouvoir civil. Déjà, vers la fin de ce qu'on appelle le Moyen Age, la période des cathédrales, la «conciliarité» a remis en question la puissance de l'Église et, en particulier, le pouvoir du pape. Marsilius de Padoue (1275-1343) a été le plus radical en contestant l'autorité du souverain pontife et la vision traditionnelle héritée d'Augustin, qui situait l'Église et le pouvoir temporel face à face. Marsilius a affirmé qu'il convenait de résister au pape et de le déposer, puisque le peuple, et non la papauté, était de droit divin10.
Martin Luther (1483-1546) a été l'un des héritiers de cette conception radicale. La distinction entre les deux royaumes est fondamentale dans sa pensée, et il y est souvent revenu. Luther est opposé à toute confusion entre ces régimes, comme dans la situation héritée de l'empereur Constantin, dans laquelle l'Église a cherché à dominer le monde et dans laquelle le monde a essayé de gouverner l'Église. Le diable, dit-il, ne cesse de brasser ensemble ces deux royaumes qui, s'ils existent bien sous le regard de Christ, sont radicalement distincts11. Le royaume spirituel de l'Église est régi par des principes totalement différents de ceux qui sont appliqués en ce bas monde; une séparation entre les deux royaumes s'impose, même si les deux sont placés sous l'autorité de Christ. Cela ne veut pas dire que le réformateur de Wittenberg fait peu de cas du pouvoir civil. Il a pu faire appel aux princes allemands pour limiter le pouvoir du pape. Les autorités temporelles ont des responsabilités importantes, car elles sont, dans leur domaine, les représentants de Dieu. Résister au prince revient à résister à Dieu.
Néanmoins, Luther n'avait guère d'illusions à ce sujet. «Un prince sage est un oiseau rare, et un prince juste encore plus», telle est une boutade bien connue de frère Martin. «De façon générale, disait-il, les princes sont les pires des lascars et il ne faut pas s'attendre à beaucoup de bien de leur part, avant tout en ce qui concerne les choses spirituelles.»12 La pensée de Luther est donc paradoxale: on peut aller à la guerre pour le prince, mais on ne peut pas la faire contre lui, car la rébellion est comme un grand feu, qui dévaste un pays13.
Pour Luther, le seul remède à la tyrannie semble être la prière pour la justice. Ce réformateur avait une peur presque pathologique de la rébellion, ce qui est insolite à la lumière du courage dont il a fait preuve. On peut, sans doute, attribuer cela au fait qu'il a passé toute sa vie dans de petits électorats, sous des régimes autoritaires, dont les systèmes de droit étaient peu développés.
Il en va différemment avec Calvin. «Shakespeare aime un roi, mais Calvin en parle rarement avec admiration»14, a-t-on dit. Calvin déplore la philosophie du pouvoir d'un Machiavel. Sachant que la religion ne peut faire abstraction du fait politique, il distingue également les deux règnes de Luther, mais il en tire des applications plus importantes15.
L'approche du réformateur genevois a deux caractéristiques.
- La première est son insistance sur la discontinuité entre le divin et l'humain et leur hétérogénéité16. Le gouffre qui sépare Dieu de l'homme implique qu'il ne peut jamais y avoir identité entre, d'une part, les actes et les institutions humaines et, d'autre part, l'autorité divine. La Parole de Dieu, vivante, dynamique et toujours actuelle, la vox viva Dei de la révélation, se dresse contre toute autorité humaine, qu'elle soit culturelle, sociale, historique ou ecclésiastique, laquelle est relative et en mutation constante. Tout enjeu humain et toute situation nouvelle demandent à être confrontés à la justice de Dieu reconnu comme Seigneur. Chalcédoine et sa définition des deux natures du Christ imprègne la conception de Calvin sur la relation entre la Parole de Dieu et les situations humaines et historiques. La Parole divine est distincte de tout ce qui est humain et ne peut jamais être mélangée ou confondue avec l'humain. Et cependant elle n'en est jamais séparée et elle n'est jamais sans lien avec la vie humaine. La Parole divine concerne constamment la vie en ce monde dans tous ses aspects. La pensée de Calvin n'est pas dualiste, car la Parole, qui est dynamique et prophétique, règne sur tout ce qui est naturel ou historique17.
Dieu règne en Maître, Créateur, Seigneur et Sauveur sur l'Etat comme sur l'Église, même s'il ne le fait pas de la même façon pour les deux. L'homme est actif dans l'Etat comme dans l'Église, deux instances qui sont à distinguer, qui ne doivent être ni séparées ni opposées, car les deux ont leur propre sens et sont placées sous l'autorité divine. Une telle manifestation du pouvoir dans le monde paraît, sans doute, inacceptable aux yeux de nos contemporains. C'est là un indice de la distance que la modernité a cherché à mettre entre Dieu et l'homme, en confondant autonomie et liberté. En effet, la conception de non-autonomie de l'homme, qui est celle de Calvin, est le seul fondement réel de la liberté, car elle constitue une digue contre tout totalitarisme du pouvoir humain. L'homme pense qu'il peut faire ce qu'il veut et il veut faire ce dont il est capable, car il se considère comme le maître. Calvin s'oppose à une telle illusion.
Si Calvin a eu tendance à avoir une pratique conservatrice, aspirant à une vie faite d'harmonie et d'équilibre dans toutes les activités humaines, sa théorie était, en fait, potentiellement révolutionnaire. Selon son enseignement, aucune autorité ultime ne pouvait s'incarner dans quelque personne ou institution humaine. C'est ce qui différencie Oliver Cromwell refusant la couronne d'Angleterre et Louis XIV, le «Roi-Soleil», qui était convaincu que sa royauté était de droit divin18.
Pour Calvin, deux mondes coexistent en l'homme: le premier est intérieur, éternel et personnel et le second extérieur, dans lequel la vie est réglée selon des conditions temporelles et historiques. «Le premier réside dans l'âme, ou en l'homme intérieur, et concerne la vie éternelle, et le second à qui il appartient de mettre en place seulement une justice civile et de réformer les mœurs extérieures.»19 Des principes différents, spirituels les uns et les autres, à cause de leur référence ultime à Dieu, s'appliquent dans les deux mondes. Autrement dit, dans la vie sociopolitique, l'Etat se doit de laisser faire l'Église et, réciproquement, l'Église n'a pas à exercer d'autorité politique dans la vie de la cité20. L'Église, selon Calvin, ne peut pas devenir une instance de pouvoir politique placée à côté ou au-dessus des Etats nationaux. Elle ne règne pas non plus sur les peuples; elle les rassemble en communautés de foi en la Bonne Nouvelle.
- La seconde caractéristique concerne la notion d'alliance. Pour Calvin, toute la création avec ses relations est liée à Dieu et existe en alliance avec lui. Le gouvernement comme le citoyen existent sous le regard de Dieu, en alliance avec lui et les uns avec les autres21. Les êtres humains, étant en alliance avec Dieu, sont appelés à être serviteurs les uns des autres dans des relations mutuelles. Les liens tissés entre les hommes ne sont que l'expression horizontale de la relation verticale qui existe entre chacun d'entre eux et Dieu. Ainsi le social et le culturel sont des domaines où l'homme est appelé à accomplir le grand commandement. «L'équité, d'autant qu'elle est naturelle, est toujours la même pour tous les peuples; et c'est pourquoi toutes les lois du monde, de quelque affaire que ce soit, doivent revenir à une même équité… Cette équité est le but, la règle et la fin de toutes lois.»22 Elle (l'équité) est seulement assujettie à la loi perpétuelle de l'amour.
Ainsi l'attitude de Calvin vis-à-vis du gouvernement est plus positive que celle de son aîné de Wittenberg en raison de ses idées sur l'alliance; mais, en même temps, celles-ci le poussent à être plus critique face aux abus, car cette alliance devrait se concrétiser dans l'amour de l'autre. Celui qui gouverne est et devrait se considérer comme un «ministre de Dieu». En tant que tel, il exerce «une vocation non seulement sainte et légitime devant Dieu, mais aussi très sacrée et honorable entre toutes les autres»23, et constitue le «tribunal de Dieu sur la terre». En maintenant le droit et la justice, il défend le royaume de Dieu de façon indirecte, d'une part, en établissant et maintenant la justice sociale et, d'autre part, en érigeant une digue contre l'anarchie et l'hérésie.
Dans sa discussion sur les relations sociales, Calvin propose trois axes: «Le magistrat, qui est le gardien et conservateur des lois; la loi selon laquelle gouverne le magistrat; le peuple qui doit être gouverné par les lois et obéir au magistrat.»24 L'influence de l'alliance est visible dans le fait que la loi et la justice sont les liens qui relient le gouvernant et les gouvernés et que le consentement des deux (gouvernant et gouvernés) existe dans le cadre d'une structure de droit.
De telles idées peuvent nous paraître très ambitieuses, voire irréalistes, mais Calvin lui-même n'avait pas d'illusions au sujet de la docilité des citoyens ou en ce qui concerne les tentations des gouvernants. En effet, il se moque de l'absence de réalisme qui oublie les failles de la nature humaine. Etant donné la difficulté que présente la tâche de gouverner et les risques de dérapages du pouvoir, il est souhaitable que l'autorité au sens politique soit gérée par plusieurs plutôt que par un petit nombre ou par un seul. La finalité de la loi étant l'équité, celle-ci est mieux obtenue par le partage du pouvoir25. Dans l'édition de 1559 de l'Institution chrétienne, Calvin estime que l'aristocratie modérée par la démocratie est une forme souhaitable de gouvernement. Cependant, en raison des faiblesses des hommes, il est préférable que plusieurs gouvernent ensemble:
«Le vice ou le défaut des hommes est cause que l'espèce de supériorité la plus passable et la plus sûre est que plusieurs gouvernent, s'aidant les uns aux autres, et s'avertissant de leur office; et si quelqu'un s'élève trop haut, que les autres lui soient comme censeurs et maîtres.»26
La préférence de Calvin pour un gouvernement collégial composé, comme il le suggère, de dignitaires élus, met en évidence l'infrastructure républicaine de la pensée du réformateur. Parlant du peuple d'Israël il dit:
«La meilleure condition du peuple est quand ils peuvent choisir, par le consentement commun, leurs propres bergers. Car quand quelqu'un par la force usurpe la puissance suprême, c'est la tyrannie; et quand les hommes deviennent rois par le droit héréditaire, ceci ne semble pas consistant avec la liberté.»27
De telles affirmations peuvent paraître banales à nos oreilles habituées aux discours politiques modernes, voire ennuyées par eux, mais, à l'époque, où l'absolutisme, la royauté de droit divin et la rigidité des structures sociales étaient la norme, l'aspect progressiste de ces affirmations est à remarquer. La mouvance protestante du temps de Calvin était orientée vers le républicanisme, le partage des pouvoirs, la séparation des sphères d'autorité, en particulier celles de l'Etat et de l'Église, et le consensus fondé sur la notion d'alliance. Calvin lui-même, à n'en pas douter, étant de nature timide et dont la situation était précaire à Genève, est resté prudent et n'a pas été aussi hardi en pratique que ses idées auraient permis de le penser.
Il y avait, de plus, une ambiguïté dans l'attitude de Calvin, liée à la tension existant entre ses idées élevées sur la souveraineté et l'autorité, sur le rôle des gouvernants institués par Dieu et appelés à être ses serviteurs, et ses idées concernant la liberté. Certes, les gouvernants sont indispensables, mais Calvin est excédé par les excès auxquels conduit la tyrannie:
«Quand la tyrannie perd tout souci de justice, il n'y a pas de limites à sa méchanceté; et des doléances n'adoucissent pas, mais ne servent qu'à aggraver sa cruauté. Les tyrans ne désistent pas de leurs injures et de leurs erreurs jusqu'à ce que le peuple misérable est complètement désespéré.»28
Pour les gouvernés, la tyrannie et l'injustice constituent des violations de la dignité humaine, car l'humanité a besoin de justice et de liberté.
Pour Calvin, la papauté était un bel exemple de tyrannie, mais il détestait aussi l'inféodation au pouvoir dans les empires - «empire» et «en pire» (en deux mots) était un jeu de mots courant chez les réformateurs. Calvin craignait l'accumulation des pouvoirs en une seule main. Il avait appris d'Augustin que les royaumes considérables résultent de vols considérables29. Que faire pour résister aux injustices? Calvin affirme la nécessité d'une obéissance lucide et tempérée face à l'autorité civile: «Il est vrai que nous devons obéir aux princes et aux autres autorités constituées, mais à condition qu'ils n'ôtent point à Dieu, qui est le souverain Roi, Père et Seigneur, le droit qui lui appartient.»30 La désobéissance passive est légitime face à la tyrannie. Calvin cite comme exemple le refus opposé par les sages-femmes juives à l'ordre de Pharaon de tuer les enfants mâles.
Calvin va même plus loin. Si un gouvernant dépasse les limites de son office et agit de
façon injuste, il peut être rappelé à l'ordre. Ceci ne doit pas être fait par les citoyens de façon anarchique dans une révolte ouverte. C'est la responsabilité des magistrats de moindre importance d'y faire opposition. Au pouvoir, Calvin oppose un contre-pouvoir, avec l'idée d'un système de limites et d'équilibre. Il introduit ainsi une note qui manque à la pensée de Luther. Il peut arriver, parfois, que Dieu suscite, parmi les citoyens, ceux qui ont à redresser un état de fait injuste: «Il (Dieu) suscite manifestement quelques-uns et les arme de son commandement pour faire punition d'une domination injuste, et délivrer de calamité le peuple iniquement affligé.»31 Vers la fin de l'Institution, Calvin a écrit une phrase dont il n'a sans doute pas anticipé les conséquences. Si Calvin se méfie de la révolte des «personnes privées», il a une haute idée de la fonction de «magistrats du peuple», qui sont appelés à défendre ceux qu'ils représentent et ne doivent pas s'abriter derrière leur fonction officielle pour ne pas s'élever contre l'injustice. Il dit:
«à ceux qui seraient constitués en tel état, je leur défendrais si peu de s'opposer et résister à l'intempérance ou cruauté des rois, selon le devoir de leur office, que même s'ils dissimulaient, voyant que les rois désordonnément vexassent le pauvre populaire, j'estimerai devoir être accusé de parjure une telle dissimulation, par laquelle malicieusement ils trahiraient la liberté du peuple, de laquelle ils se devraient connaître être ordonnés tuteurs par le vouloir de Dieu.»32
Calvin suggère donc que des gouvernants qui agissent de façon abusive ne sont pas au-dessus de la loi. Si besoin est, ils peuvent être appelés devant la justice par les représentants désignés du peuple. Cette notion constitue le socle sur lequel la démocratie constitutionnelle devait être instituée par la suite. Calvin affirme en plus, dans son commentaire sur Matthieu 22.21, que «si les princes usurpent quelque chose de l'autorité de Dieu, il ne faut point leur obéir, sinon autant qu'il pourra se faire sans offenser Dieu». Il faut, citant Actes 5.29, «plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes»33.
La pensée de Calvin ne prétend pas à l'originalité par rapport à ses prédécesseurs, elle s'inscrit en contraste avec celle de Luther en ce qu'elle propose comme idéal un Etat soucieux du bien commun dont l'exercice du pouvoir est équilibré par des limites. La résistance à l'injustice et des réformes peuvent être envisagées dans ce cadre. Un Etat harmonieux et équilibré (statum reipublicae bene constitutum) existe là où, dans l'exercice du pouvoir, ceux qui sont en position d'autorité utilisent leurs capacités pour promouvoir le bien général du peuple. «Ce modèle suggère que, en pratique, un gouvernant préside sur un ensemble d'associations et est responsable pour beaucoup plus que la simple réprimande des méchants. L'administration de la justice évoque en plus de la punition, la protection des faibles et le souci que tous reçoivent ce qui leur est dû.»34
Dans la perspective de Calvin, l'alliance fournit le modèle d'un cadre pour qu'un peuple vive uni sous le regard de Dieu, Dieu y étant seul souverain et constituant le fondement de la liberté dans les relations sociopolitiques. Le réformateur permet aussi une résistance légitime dans les cas d'abus. La tradition protestante s'est développée dans les pays où s'est établi le système recommandé par Calvin, s'opposant à la tyrannie et favorisant la mise en place d'un ordre gouvernemental, l'établissement d'un consensus et de la liberté de conscience. Pour Calvin, le bon gouvernement se résume ainsi: «Le meilleur état de gouvernement est celui-là où il y a une liberté bien tempérée et pour durer longuement: aussi je confesse que ceux qui peuvent être en telle condition sont bienheureux, et je dis qu'il ne font que leur devoir, s'ils s'emploient constamment à s'y maintenir.»35 La responsabilité de celui qui gouverne est de veiller à ce que la liberté du peuple soit maintenue.
Le calvinisme a donc été une attitude religieuse bien faite pour encourager la transformation de l'ordre social établi36.
Les limites de la résistance
La Réforme magistérielle a été dans une position délicate, car elle a dû répondre aux accusations de sédition et d'anarchie, étant souvent en situation minoritaire et en opposition face aux pouvoirs établis. Il est donc naturel que la résistance à l'injustice, particulièrement dans le domaine de la liberté de conscience, n'ait pas tardé à devenir un enjeu majeur pour les protestants.
La théorie de Calvin - avec son idéal de représentants élus et d'une autorité exercée de façon consensuelle et non pas comme l'apex d'une pyramide - s'est inscrite en opposition avec la théorie de la monarchie de droit divin, présente partout dans les pays catholiques, et défendue en particulier par Richard Hooker, le grand apologète de l'Église d'Angleterre sous le règne d'Elizabeth Ire. Cette théorie peut se résumer de la façon suivante: le roi est ordonné pour servir non la volonté du peuple mais le bien de celui-ci. En France, un siècle plus tard, le chantre des rois de droit divin est, évidemment, Bossuet, dans son texte intitulé Politique tirée de l'Écriture sainte. Pour lui, le principe fondamental est l'unité et, en conséquence, l'obéissance au monarque. «L'autorité royale a quatre caractères: elle est sacrée, paternelle, absolue et soumise à la raison. En fin de compte, l'enseignement principal est la soumission au pouvoir, par respect de la tradition, des formes étatiques et par confiance dans le plan de Dieu.»37
Une telle conception n'était évidemment pas agréable aux yeux des héritiers de Calvin. Théodore de Bèze, successeur de Calvin à Genève, est allé plus loin que le réformateur dans son opuscule Du droit des magistrats (1575). Juriste comme Calvin, il a maintenu le droit des magistrats subalternes à résister au gouvernement, et cela de façon armée si, en bonne conscience, il est nécessaire de défendre la liberté de conscience38. Cette ligne a été poussée encore plus loin par ses contemporains écossais, John Knox, George Buchanan et, plus tard, par Samuel Rutherford dans son Lex, Rex (1644). Ce traité, écrit en prison pour réfuter un livre sur la monarchie de droit divin par John Maxwell, est devenu le livre de chevet des partis protestants en opposition et a exercé son influence jusqu'à la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis.
Ces défenseurs de la liberté ont affirmé que tous ceux qui exercent le pouvoir politique sont appelés à respecter la loi de Dieu, ce respect faisant partie de leur engagement lors du serment prêté au début de l'exercice de leur office. C'est pour cette raison qu'un chapitre (XXII) sur les serments et les vœux légitimes figure dans la Confession de Westminster, chapitre qui nous semble assez étonnant aujourd'hui. Son importance tient au fait qu'il reconnaît que, si le souverain rompt l'alliance avec son peuple par des actes bafouant sa liberté, l'alliance est annulée et le peuple n'est plus lié par sa fidélité au pouvoir. Knox a même argumenté que le droit à la résistance contre des pouvoirs tyranniques n'est pas seulement celui des magistrats ou de la noblesse, mais aussi celui du peuple avec qui l'alliance a été conclue. Rutherford affirme que «la source du pouvoir reste avant tout dans le peuple (…) elle est sans limite dans le peuple et limitée et encadrée dans le roi, et ainsi elle existe moins pour le roi que pour le peuple». Les protestants réformés ne l'ont pas entendu ainsi, et cela depuis longtemps, non pas parce qu'il leur fallait prendre le contre-pied du pouvoir, mais à cause de leur doctrine de l'Écriture et de leur herméneutique.
Ainsi, comme l'expose Rutherford, le roi n'est pas au-dessus du peuple, car son pouvoir est reçu du peuple et lui est communiqué «dans la mesure et la manière qu'il juge bonnes»39. La puissance de ceux qui gouvernent n'est donc pas absolue, mais relative en vue d'une finalité, celle «de la sécurité et du bien-être de leur peuple». Les gouvernants ne rompent pas l'alliance «quand ils mettent en action ce pouvoir naturel de sauvegarder les citoyens»40. En fait, le pouvoir du gouverneur ne lui appartient pas, il n'est que délégué et reste toujours le pouvoir du peuple.
Rutherford a donc proposé que le pouvoir divin de gouverner a ses racines dans le peuple même et s'exerce pour le bien du peuple. Ce pouvoir n'est jamais ôté au peuple et, si celui qui gouverne peut prétendre à l'autorité, c'est uniquement à cause de sa nomination par le peuple et avec son consentement. Le pouvoir de gouverner, reçu de Dieu par les autorités légitimes, existe parce qu'il est reconnu par le peuple comme expression de l'engagement mutuel pris par celui qui gouverne et ceux qui sont gouvernés. En cas d'abus de l'autorité et si le pouvoir s'exerce de façon infidèle, le contrat est rompu et les mesures appropriées à la destitution peuvent être engagées. Il n'y a, ici, qu'un pas à franchir pour trouver le contrat social développé par John Locke et suivi par la Déclaration d'Indépendance américaine, dans laquelle on lit que «le juste gouvernement est fondé sur le consentement de ceux qui sont gouvernés». En Angleterre, la destitution de Jacques II au moment de la Révolution glorieuse de 1690, qui a mis Guillaume d'Orange sur le trône, est une application des principes énoncés par Rutherford dans son Lex, Rex.
On voit ainsi tout ce que le développement de la notion de liberté dans le domaine politique doit au mouvement protestant qui, sur le plan du gouvernement de l'Etat comme sur celui de l'Église, est le berceau de la démocratie moderne. Les notions de choix par le peuple, de pouvoir gouvernemental existant par son consentement, de droit de regard critique sur l'exercice du pouvoir, sur la possibilité de la résistance et sur le droit de changer de gouvernement ont joué un rôle important dans le développement des libertés politiques en Occident. Ce que les pays protestants ont cherché à établir par des processus d'application d'une vision biblique des libertés, les pays catholiques ont dû le conquérir plus tard, en recourant à la révolution contre l'absolutisme. Le protestantisme a apporté une contribution capitale au développement des libertés sociales, même si la théorie proposée par les réformateurs et leurs successeurs est tout à fait différente du contrat social sécularisé proposé par Rousseau et ses cobelligérants, pour lesquels l'obéissance due à Dieu par les gouvernants et les gouvernés disparaît de l'horizon de la vie politique.
P. Wells est professeur de théologie systématique à la Faculté libre de théologie réformée d'Aix-en-Provence et éditeur de La Revue réformée.