LA THÉORIE POLITIQUE «RÉFORMATIONNELLE» ET LE PACTE SOCIAL 2ème Partie
Publié le 10 Septembre 2008
Par Paul Wells
Johannes Althusius (1556-1637), fédéralisme et consentement
Il revient à Althusius, un Allemand qui a passé la plupart de sa vie à Emden, aux Pays-Bas, d'être le grand «systématisateur» de la théorie politique de la Réformation protestante. Il est largement inconnu aujourd'hui; pourtant ce n'est pas sans raison qu'il a été nommé «le père du fédéralisme moderne».
«Althusius conçoit le fédéralisme comme un moyen permettant de conjuguer l'autonomie de la personne et le ‹bien commun› de la communauté à laquelle chaque individu appartient. Cette articulation et cette subsidiarité doivent revêtir des formes diverses, évolutives, excluant toute rigidité institutionnelle… Au cœur de cette pensée, il y a l'idée selon laquelle les institutions existent pour la personne et non l'inverse.»41
Althusius a donc pris les semences produites par Calvin et ses descendants et les a plantées dans le terrain de la théorie politique. Son ouvrage majeur, Politica Methodice Digesta, écrit en 1603 et complété en 1610, est paru sous sa forme définitive en 1614. Suivant les méthodes de la rhétorique de Ramus42, il a exercé une influence considérable en son temps et jusqu'à la Révolution française43.
Althusius a été plus méthodique que ses prédécesseurs et bien plus radical. Selon lui, le tyran est celui qui viole «parole et serment». Un demi-siècle avant l'exécution de Charles Ier d'Angleterre et avant le règne de Louis XIV, il a affirmé que «le pouvoir absolu est tyrannique» et qu'un dictateur peut être justement déposé et exécuté quand sa tyrannie est incurable44.
Plus intéressante est sa vision globale de la vie politique, de ses structures, de son fonctionnement et de ses fondements, qui est l'expression la plus complète de la politique réformée jamais entreprise. Emis à l'aube de l'ère moderne, son système interpelle ceux qui se trouvent, peut-être, à la fin de la période appelée «la modernité», avec des changements de société à l'horizon. Même si sa pensée a été éclipsée par l'essor de l'Etat moderne, avec sa structuration hiérarchisée et l'idéologie de la souveraineté nationale, Althusius a indiqué un chemin que l'histoire n'a pas suivi: il a proposé un autre modus operandi pour la vie de la cité. Au moment des bouleversements subis par la société en Occident, Althusius a été le plus grand critique du système hiérarchique et centralisé du pouvoir «pyramidal». Il propose ce qu'aurait pu être un autre monde et, qui sait, un monde meilleur.
Impossible, aujourd'hui, de dire que notre système politique est le meilleur - étant donné les monstres qu'il a engendrés à droite et à gauche, après les guerres des nations civilisées et les ravages de tous les colonialismes. Ce monde du «progrès» humaniste est un échec et Dieu sait si ses convictions seront suffisantes pour résister aux défis que constituent les menaces de ceux qui récusent cette démocratie au ventre mou. Les «principes républicains» eux-mêmes, tant vantés comme fondement solide pour assurer la cohésion sociale, peuvent-ils subsister sans une éthique judéo-chrétienne pour leur donner de la substance? Il est permis d'en douter!
Loin de suggérer qu'Althusius nous propose des solutions à des problèmes qu'il ne s'est pas posés, sa théorie pourrait cependant indiquer quelques pistes intéressantes. Daniel Elazar affirme que «la route vers la démocratie moderne a connu ses débuts dans la Réforme protestante du XVIe siècle, particulièrement chez ceux qui ont développé une théologie et une politique qui ont orienté le monde occidental vers le gouvernement populaire avec un accent sur la liberté et l'égalité»45.
La contribution d'Althusius offre une critique de l'expérience du Saint Empire romain germanique, à la lumière de la théologie réformée de l'alliance. Dans son traité, il défend «une théorie compréhensive du fédéralisme républicain enraciné dans une vision de la vie humaine fondée sur l'alliance… Il présente une théorie de la politique fondée sur des associations complémentaires établies par les citoyens au travers de leurs liens les plus fondamentaux dans la vie, associations qui relèvent du consentement mutuel en contraste avec l'Etat réifié imposé par le pouvoir ou par une élite.»46
Pour Althusius, la politique, la vie de la cité, est avant tout une question de symbiose, la manière de vivre ensemble ou des vies qui s'organisent dans l'harmonie. La citation suivante, placée au tout début de son ouvrage, en donne la définition:
«La politique est l'art d'associer (consociandi) les êtres humains dans le but d'établir, de cultiver et de maintenir, entre eux, une vie sociale. Ainsi, nous l'appelons la ‹symbiotique›. Le sujet de la politique est l'acte d'association (consociatio) par lequel ceux qui vivent ensemble s'engagent les uns avec les autres, par un pacte explicite ou implicite, en vue d'un partage (communicatio) mutuel de tout ce qui est utile et nécessaire pour promouvoir l'harmonie dans la vie sociale. Le but de l'action politique est une vie commune (symbiosis) qui est sainte, juste, agréable et heureuse, une vie où il ne manque rien de nécessaire et d'utile à l'être humain.»47
Cette définition de la «politique» a de quoi surprendre car, pour nous, ce mot évoque plutôt la notion d'opposition et de camps qui s'affrontent. En un sens, nous souffrons du fait que tous les aspects de la vie ont été l'objet de théories politiques opposées et, étant donné la complexité des questions posées, le citoyen est incapable de se former une opinion. Il devient une brebis qui élit le berger dont le son de la voix est le plus agréable. Cela lui permet de voter oui ou non, sans avoir lu, par exemple, le projet de Traité constitutionnel européen, qui n'est certes pas la plus facile des lectures.
A la fin de l'ère moderne, avec ses abus de pouvoir, ses oppressions et ses victimes de toutes sortes, au moment où la politique politicienne est l'objet de tous les scepticismes dans le monde démocratique, une telle définition est une bouffée d'oxygène. Certains diront peut-être qu'elle relève de l'utopie et que ce n'est que dans le Royaume à venir, où la méchanceté sera éliminée, qu'il sera possible de vivre des relations normalisées dans le domaine politique. Ce qui est intéressant dans la thèse d'Althusius, c'est la dédramatisation du fait politique, auquel nous demandons beaucoup en pensant que les hommes politiques vont tenir leurs promesses. La politique n'est pas, selon lui, l'exercice du pouvoir, c'est un savoir-vivre-ensemble.
Comme moyen pour développer la vie commune, la politique consiste, essentiellement, à établir un acte d'association constitué par des ententes mutuelles ou des alliances. Cela se réalise par un serment, ou un vœu, inclus dans un pacte précisant comment vivre ensemble dans une reconnaissance mutuelle. Cette confiance, indispensable pour toute action collective, crée le lien par lequel les êtres humains se donnent les uns aux autres, selon les fonctions diverses et variées de la société, dans des alliances qu'ils forment. Tel est le fondement de la «communication» qui, selon Althusius, n'est pas simplement un fait verbal, mais l'échange et le partage de tout ce qui contribue au bien des individus et de l'ensemble social. La communication est une communion de vie. Un pacte qui lie les personnes qui consentent à vivre ensemble porte des fruits de justice, de paix et de bonheur.
En amont de cette définition, nous pouvons entendre des échos de la seconde table du Décalogue, comme aussi du Sommaire de la loi enseigné par Jésus lui-même, dont la visée est l'amour du prochain comme de soi-même. Tel est le moteur qui fait avancer l'idéal démocratique, qui comprend les notions d'alliance, de lien mutuel créé par un accord, de liberté et de partage des bienfaits dans une communion de vie.
Au cœur de la République, la res publica, proposée par Althusius, la justice occupe une place capitale, elle est une réalité qui s'exprime par l'équité dans les relations et par l'harmonie des rapports sociaux et culturels. La liberté est sauvegardée par toute une série de faits qui équilibrent et créent l'harmonie dans les sphères publiques et privées. Dans l'élaboration de sa vision du bien social, Althusius indique cinq domaines fondamentaux pour une vie associative. Deux sont d'ordre privé et trois d'ordre public. Ces structures permanentes touchent à la socialisation, la représentation et la justice - elles permettent aux individus d'accéder à la vie sociale, de se faire représenter et de veiller sur leurs libertés essentielles.
Dans la sphère des associations privées, Althusius souligne la centralité de la famille et de ce qu'il appelle le collegium. Puisque les êtres humains sont créés à l'image de Dieu, leur relation avec les autres est déterminée, de façon prioritaire, par leur héritage génétique et familial, leurs dons et leurs capacités personnelles. Ces domaines étant en rapport avec la création, les associations qui les concernent sont plus stables comme expression de la vie humaine en société que les organisations de type public, qui varient et changent dans leur forme avec le temps. Ainsi, les êtres humains ne sont pas comme des «singes nus» dans la jungle de la vie, sans autre vis-à-vis que l'Etat politique monolithique.
Chaque personne est en relation de partage tout d'abord avec ses proches, dans un sens familial et culturel, étant donné son héritage social que façonne son arrière-plan familial, linguistique et culturel, qui l'inscrit dans l'histoire collective. Le premier cadre de l'être humain est donc constitué par le lien familial. C'est une réalité souvent négligée aujourd'hui dans la politique sociale, où l'on fait peu de cas du tissu familial lequel est, d'un point de vue biblique, le fondement de la vie collective. Le mépris ou l'indifférence à ce sujet n'appelle aucun commentaire: négliger la famille est la tendance générale de la politique moderne, qui réduit les rapports humains à ceux qui mettent l'accent sur la relation individu-collectivité et qui considèrent le peuple comme un amalgame de «citoyens» individuels.
Le collegium, pour Althusius, est une collectivité, une association professionnelle, dans laquelle chaque membre réalise sa vocation et exploite ses dons et ses compétences naturels. Une personne commence par s'associer à une collectivité dont les membres ont les mêmes capacités et les mêmes intérêts qu'elle. Cela lui permet de réaliser sa vocation et, dirions-nous, de s'épanouir, par le développement de ses capacités. Ces structures associatives sont diverses: corporations de travailleurs (des guildes, dans le langage de l'époque), des institutions académiques ou scientifiques, des Églises, des syndicats et toutes sortes d'associations privées aux intérêts divers, comme il en existe dans la vie en société. Leur ciment est le partage d'un intérêt commun48. Ces «clubs» ont leurs propres rites d'initiation, leurs conditions à remplir pour devenir et rester membre et impliquent un consentement mutuel avant tout engagement dans une activité commune avec d'autres animés par le même désir. «La communication entre collègues, dit Althusius, est l'activité par laquelle une personne aide et soutient ses pairs et ses proches, maintenant ainsi la structure de la vie sociale fondée sur des accords d'alliance.» Pour Althusius, contrairement à Jean Bodin, ces activités ne sont pas des manifestations de la vie de citoyen, tombant éventuellement sous le joug de Big Brother, l'Etat-providence hiérarchisé, mais des associations fraternelles. Une telle conception ne peut qu'intéresser ceux qui souffrent parfois de la politique de parti qui a tendance à envahir tous les domaines de la vie collective. Althusius donne beaucoup d'exemples bibliques pour appuyer son point de vue.
La position de l'Église, pour Althusius, est à noter. Elle est constituée par une libre association, proche de la vie familiale certes, mais différente d'elle. L'Église n'est pas un Etat dans l'Etat, ni une instance qui peut briguer le pouvoir politique, mais une communauté fondée sur une alliance dont les partenaires ont les mêmes intérêts spirituels et les mêmes engagements. Son objectif n'est pas de s'installer sur la terre à côté des royaumes du monde. La position théorique d'Althusius implique la séparation de l'Église et de l'Etat. C'est un contresens de penser que l'Église puisse être Église de la nation, l'Église X de France ou d'Angleterre, même si les Églises sont en France ou en Angleterre à cause de leur langue et de leur culture.
Au début du XVIIe siècle, Althusius propose une séparation des pouvoirs qui favorise la liberté du culte et la tolérance d'expressions différentes de la foi. A retenir aussi que l'Église n'a pas à faire de la politique pour s'imposer dans la vie publique. Son domaine d'action se situe dans la vie privée, son lieu est celui où les hommes expriment leur engagement envers Dieu et où Dieu regarde les cœurs. L'Église n'est ni au-dessus de l'Etat, ni soumise à l'Etat; elle est différente de lui, dans une position qui devrait favoriser la liberté et non une interférence entre l'un et l'autre. Pratiquement, un pasteur ne devrait pas avoir de fonction de représentant politique tant au plan national que local; sa vocation est autre.
Le domaine public, pour Althusius, comporte trois sphères concentriques et non hiérarchisées, la cité, la province et la République, où prévalent d'autres principes que ceux qui concernent la parenté ou la vocation, c'est-à-dire ceux qui régissent la vie privée. Dans ces trois sphères, c'est le principe de la représentation, définie par localité géographique, qui est primordial. A chaque niveau géographique, les familles et les associations privées sont représentées, par suffrage direct selon un processus déterminé, dans des associations publiques complémentaires. Dans les cités et les provinces, il y a des fédérations aux orientations particulières qui diffèrent de la res publica, qui est une association à but universel sur un territoire national. La souveraineté réside dans le peuple, de telle sorte qu'elle s'exprime de façon globale. Un sénat ou un gouvernement central représente le peuple par délégation, les associations privées étant représentées dans le domaine public. Ainsi les sphères publiques et privées sont séparées et ont des pouvoirs de décision différents49. Le modèle d'Althusius comporte différents modes d'exercice du pouvoir, aux différents niveaux, en distinguant les pouvoirs législatif et exécutif. Il existe donc une distinction dans l'exécution des décisions de la République.
A la différence de Spinoza, pour qui l'Ancien Testament ne s'applique qu'à l'ancien Israël dans son pays, Althusius considère que la Bible fournit un modèle de république fondée sur l'association des tribus et enracinée dans une alliance commune, avec une même constitution légale. C'est là le modèle fondamental du fédéralisme50.
Le fédéralisme prévoit l'existence d'une constitution établie par consentement du peuple et mise en œuvre par sa représentation dans un sénat, qui a le droit de légiférer pour les associations publiques. Un pouvoir exécutif s'occupe de la répartition des biens, des services et des droits. Ainsi «l'administration et le gouvernement d'une république ne sont rien d'autre que l'application du droit. Seul, ce droit prescrit non seulement comment l'administration doit agir mais aussi les règles de comportement du citoyen.»51 Althusius considère que le fondement du droit est commun à tous les êtres humains, c'est une loi naturelle qui a une expression spécifique dans le Décalogue et qui est traduite dans une loi concrète (lex propria) formulée par le «magistrat» (le gouvernement élu) à partir de ces prémisses52.
Althusius propose donc la vision englobante d'une république fédérée, c'est-à-dire une société fondée sur l'alliance existant entre les êtres humains au sein de laquelle la participation, l'engagement personnel et les relations interpersonnelles sont essentiels. Dans cette vision, l'individu prime sur le collectif et non le contraire, mais l'individu existe dans une collectivité, l'alliance étant le fondement de la socialisation. Sa participation à la vie publique locale se répercute dans la constitution et le fonctionnement du gouvernement. Ainsi est rejeté l'étatisme, qui concentre le pouvoir dans des instances hiérarchisées placées au-dessus de l'individu en une instance précise, que ce soit un roi, un dictateur ou un gouvernement élu de façon démocratique. Pour Althusius, la souveraineté est dans le peuple, parce que ses membres sont des créatures de Dieu. Comme le commente D. Elazar,
«Althusius a fourni une application correcte du modèle biblique. Pour la Bible, Dieu est le souverain ultime. Mais sur le plan de la politique humaine, la souveraineté appartient au peuple qui possède une souveraineté opérationnelle dans le cadre de la constitution de la loi divine… Le document constituant le réseau (network) d'associations, les relations symbiotiques et la communication de choses, de services et de droits constituent la meilleure protection contre la tyrannie et favorisent ce que nous appelons aujourd'hui les droits de l'homme.»53
Conclusion
La théorie d'Althusius peut paraître utopique à la lumière des développements et de la complexité des sociétés modernes; elle est certainement inapplicable dans le détail, même si on l'estimait souhaitable. Néanmoins, dans ses grandes lignes, cette théorie montre comment le protestantisme a contribué au développement des libertés et à l'épanouissement culturel des personnes et des groupes dans la société. Dans ses principes, la théorie politique de la Réforme nous lègue un héritage qu'il ne faudrait pas oublier. Voici quelques-uns de ses traits:
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La vie est plus que la politique. Elle est un riche tissu de relations de partage fondé sur de nombreux pactes qui permettent aux individus de concrétiser leurs aspirations à la liberté. La notion biblique d'alliance, qui s'exprime dans une multitude d'accords, est fondamentale pour la vie familiale, professionnelle, ecclésiastique, culturelle, économique ou même ludique. L'intervention gouvernementale dans les domaines de la vie privée risque de porter atteinte à la diversité sociale, ce qui est, paradoxalement, le cas dans les sociétés hypermodernes dans le microcosme de l'individu nucléaire.
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La politique est plus que le pouvoir. Elle est l'art du partage dans la vie collective. La communication de l'information et la transparence sont les bêtes noires des démocraties modernes, avec leurs services secrets, leurs décisions prises pour raison d'Etat, alors que la vérité est cachée au public par un rideau de fumée médiatique.
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La «tyrannie» critiquée par les réformateurs s'est développée dans le monde moderne grâce à l'appui des mythes de la politique du pouvoir et de l'Etat-providence. La notion d'une souveraineté fédéralisée et horizontale s'exprimant dans une multitude d'endroits, à la manière d'Althusius, constituerait un garde-fou contre les abus de l'autorité hiérarchisée. Elle permettrait le développement de «différentes sphères de vie sociale qui n'ont rien au-dessus d'elles que Dieu… l'Etat n'a rien à commander quant à leur domaine»54. Les concentrations de pouvoir au sein d'un Etat centralisé anonyme peuvent être dangereuses. Quand responsabilité et autorité sont reconnues dans différents domaines, la vie sociale peut se développer dans le sens du service55.
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L'autonomie des associations qui ont la fonction de médiation entre l'Etat et l'individu - la famille, les associations professionnelles, les syndicats et les institutions religieuses - devrait être reconnue et valorisée.
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La question religieuse. L'économie n'est pas tout, pas plus que la politique. Le vide (ou le trop-plein) spirituel qui existe à présent a des conséquences sérieuses. Une nouvelle transcendance est nécessaire, car elle seule peut constituer un fondement pour le droit et la justice. «La Parole de Dieu doit être reconnue souveraine mais, dans le domaine public, elle règne seulement dans la conscience des personnes qui sont investies de l'autorité.»56 La séparation de l'Église et de l'Etat que nous présente le Nouveau Testament a marqué la pensée des réformateurs, car l'Église et l'Etat ont, sous le regard de Dieu, des vocations différentes.
A quel moment et comment l'Église chrétienne d'Occident a-t-elle perdu son chemin?
1* P. Wells est professeur de théologie systématique à la Faculté libre de théologie réformée d'Aix-en-Provence et éditeur de La Revue réformée.
Cet article a été publié en anglais dans Themelios, 31 (2006: 3), 32-47, et présenté ici en forme modifiée.
2 N. Rouland, L'Etat français et le pluralisme. Histoire politique des institutions publiques de 476 à 1792 (Paris: Odile Jacob, 1995), 195. La «République» de Bodin n'est pas «république» au sens moderne du terme, mais se réfère à celle de Platon.
3 «Fédéralisme», du latin foedus = alliance. Le fédéralisme exprime l'idée que le gouvernement central partage avec des structures et des collectivités qui participent à cet Etat les différentes compétences juridiques, législatives, administratives et sociales. Cette conception, sur le plan politique, présente «le fédéralisme non seulement comme un schéma ou un modèle, mais comme un processus, le processus de fédéralisation d'une communauté politique: un certain nombre de communautés politiques distinctes s'entendent pour adopter une politique commune et pour prendre des décisions concertées sur divers problèmes». «Fédéralisme», Encyclopædia Universalis, 2004.
4 Voir, à ce sujet, M. Albert, J. Boissonnat, M. Camdessus, Notre foi dans ce siècle (Paris: Ed. Arléa, 2001), chap. 4.
5 Les Réformateurs ont hérité de la tradition de l'Europe féodale, dans laquelle la notion des alliances et des serments a une place capitale, l'héritage de la tradition de la théologie augustinienne. Sur l'idée d'alliance au Moyen Age tardif, voir P.A. Lillback, The Binding of God. Calvin's Role in the Development of Covenant Theology (Grand Rapids: Baker, 2001), chap. 2.
6R.D. Knudsen, «Calvinism as a Cultural Force», in W.S. Reid, éd., John Calvin. His Influence in the Modern World (Grand Rapids: Zondervan, 1982), 13. Sur Calvin et la politique, voir H. Höpfl, The Christian Polity of John Calvin (Cambridge University Press, 1982).
7 A. Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin (Genève: Georg, 1959), 128, 300.
8Voir W.G. Naphy, Calvin and the Consolidation of the Genevan Reformation (Manchester University Press, 1994).
9G. van Prinsterer, cité par A. Kuyper, «Calvinism and Politics», inLectures on Calvinism (Grand Rapids: Eerdmans, 1961), 78.
10Lillback, The Binding of God, 34.
11M. Luther sur Psalm 101, Luther's Works, XIII, 194.
12M. Luther, Temporal Authority, Luther's Works, XLV, 113.
13M. Luther, Against the Robbing and Murdering Hordes of Peasants, Luther's Works, XLVI, 50.
14J.T. McNeill, «Calvin and Civil Government», in D. McKim, éd., Readings in Calvin's Theology (Grand Rapids: Baker, 1984), 261.
15Cf. D. Vandrunen, «The Context of Natural Law: John Calvin's Doctrine of the Two Kingdoms», Journal of Church and State, juin 2004.
16 A. Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin, 516.
17 Knudsen, art. cit., 16.
18 Théorie qui a aussi fait perdre sa tête à Charles Ier d'Angleterre.
19 J. Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV.xx.1.
20W.J. Bouwsma, John Calvin. A Sixteenth Century Portrait (Oxford University Press, 1988), chap. 13.
21 Calvin considère que les nations de la chrétienté de son époque ont reconnu cette alliance par le baptême. Ceci est discutable surtout lorsque Calvin utilise cette affirmation comme argument pour critiquer l'Église romaine qui, selon lui, n'a pas respecté l'alliance. Cf. Lillback, The Binding of God, 37.
22Institution, IV.xx.16.
23Institution, IV.xx.4.
24Institution, IV.xx.3.
25 Pour la pensée de Calvin sur la loi, voir McNeill, 266ss.
26Institution, IV.xx.8, cf. McNeill, 272.
27 J. Calvin, Commentaire sur Michée, 5.5.
28 J. Calvin, Commentaire sur l'Exode, 5.9.
29 J. Calvin, Commentaire sur Esaïe, 47.10.
30 J. Calvin, Commentaire sur les Actes, 4.19.
31Institution, IV.xx.30.
32Institution, IV.xx.31.
33Institution, IV.xx.32.
34W.J. Bouwsma, John Calvin, 210.Cf. A. Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin, 326ss.
35Institution, IV.xx.8.
36D.H. Compier, John Calvin's Rhetorical Doctrine of Sin (Lewiston, NY: Edwin Mellen Press, 2001), 9.
37 Rouland, L'Etat français et le pluralisme, 198.
38 T. de Bèze, Du droit des magistrats sur leurs sujets (Genève: Droz, 1970), 67. Dans le même genre, citons le Franco-Gallia de Hotman (1573), et le Vindiciae contra tyrannos (1579) de Languet et du Plessis-Mornay.
39S. Rutherford, Lex, Rex (Harrisonburg: Sprinkle Publications, 1982), 82.
40Ibid., 84.
41 M. Albert, J. Boissonnat, M. Camdessus, Notre foi dans ce siècle, chap. 4.
42 Nom latin de Pierre de La Ramée (1515-1572), mort assassiné à la Saint-Barthélemy.
43 Il a été traduit et publié en anglais en 1995. J. Althusisus, Politica (Indianapolis: Liberty Fund, 1995), édité et traduit par F.S. Carney avec une introduction de D.J. Elazar. Des sections sont disponibles sur l'internet. La meilleure discussion disponible d'Althusius est celle de Daniel J. Elazar, «The Multi-Faceted Covenant. The Biblical Approach to the Problem of Organizations, Constitutions, and Liberty as Reflected in the Thought of Johannes Althusius». Il est accessible sur l'internet au Jerusalem Center for Public Affairs. Martin Buber a été aussi influencé par Althusius, particulièrement dans son Kingship of God (New York: Harper and Row, 1967) et son Paths in Utopia (Boston: Beacon Press, 1958).
44Ibid., 191, 199.
45Commentaire de D.J. Elazar, inPolitica, xxxv.
46Ibid.
47Ibid., 17.
48Ibid., 28ss.
49 La notion de la séparation des pouvoirs existe déjà chez Aristote. Après Althusius, c'est Montesquieu qui l'a proposée dans son Esprit des lois de 1748. Montesquieu a également écrit l'article de l'Encyclopédie sur «La République fédérative».
50Ibid., xxxvi.
51Ibid., 134.
52Ibid., 139.
53D.J. Elazar, «The Multi-Faceted Covenant», art. cit.
54 Voir l'idée de A. Kuyper sur la «souveraineté des sphères» dans ses Lectures on Calvinism, 91.
55P. Marshall, Thine is the Kingdom. A Biblical Perspective on the Nature of Government and Politics Today (London: Marshalls, 1984), 50, 57, 59.
56 A. Kuyper, op. cit., 104.